Le Japon ? Takayalé en vélo !

C’est un peu par hasard, lors d’un passage au local du CADR 67, que j’apprends que Vincent, l’un de nos moniteurs vélo-école, s’apprête à partir un mois pour le Japon. Quelle n’est pas ma surprise de découvrir, qu’en plus d’être un incollable des charades à tiroirs, Vincent est un amoureux du pays du soleil levant, qu’il s’y rend régulièrement et en connaît un rayon sur les pratiques du vélo en territoire nippon. Ni une, ni deux, je saute sur l’occasion pour lui demander de mener une petite enquête de terrain.

L’équipe du CADR 67 est ainsi fière de vous présenter son troisième article de la série « Le vélo à travers le monde », qui n’aurait pas pu voir le jour sans la contribution de Vincent – qui a non seulement accepté de faire du zèle pendant ses vacances, mais aussi de rechercher des photos de vélos dans ses archives, ce qui n’était pas une mince affaire au vu du nombre de clichés ! Attention, cet article risque de vous donner des envies de vélo, de voyage mais aussi de gastronomie japonaise. Pour les bonnes adresses de sushis à Strasbourg, merci de contacter Vincent.

Révélation Japon

Mais d’où vient cette passion pour le Japon ? Contrairement aux jeunes générations qui découvrent la culture nippone par les mangas, la porte d’entrée pour Vincent a été le septième art. Adolescent, il raffole des films japonais de réalisateurs comme Kurosawa, Ozu ou encore Oshima. Il se souvient : « L’Asie est une contrée qui m’a toujours fasciné. Je rêvais de voyager mais je n’arrivais pas à franchir le cap… » C’est finalement en 2015 que Vincent se rend pour la première fois au pays du soleil levant : « Ma copine devait se rendre au Japon pour son travail et je me suis dit que c’était l’occasion ou jamais ! Ça a été une révélation. J’y suis retourné la même année et, depuis, j’en suis à mon septième voyage en trois ans. »

Si ses premiers séjours ont été l’occasion de faire les incontournables touristiques, les voyages de Vincent sont désormais rythmés par les balades, les rencontres et les découvertes gastronomiques. Loin d’être un stakhanoviste de la visite, Vincent laisse pas mal de place à l’improvisation : « Quand je vais là-bas, je prends mon Japan Rail Pass qui me permet de me déplacer en train dans tout le pays. Je me balade à pied ou à vélo et puis, en fonction de mon temps ou des rencontres, je fais telle ou telle chose. C’est vrai que parfois, je loupe des trucs qui sont dans les guides. Mais moi, je veux voir autre chose. »

Vincent me montre les photos des amis qu’il a rencontrés au Japon et avec lesquels il garde contact via les réseaux sociaux. Il m’explique que c’est très souvent dans les Izakaya qu’il a tissé des liens avec les locaux. Izaka-quoi ? Vincent s’empresse de tout m’expliquer « Les Izakaya sont des tavernes japonaises, un peu dans le genre bar à tapas. Il n’y a pas vraiment d’équivalent en France. C’est un endroit où les Japonais se rendent le midi pour manger rapidement ou encore le soir, après le travail, pour décompresser avec les collègues, prendre une bière ou manger du poisson grillé. » Il poursuit : « Les Japonais sont de nature curieuse et quand tu voyages seul, les gens vont vers toi. Ils sont toujours très intrigués de me voir dans ces endroits-là. Il faut dire que ce ne sont pas des endroits à touristes ! Parfois, quand tu ouvres la porte, tu te demandes ce que c’est… Il y a même des endroits où je me suis fait refuser ! »

Dans la ville de Sendai, par exemple, Vincent a sympathisé avec Shoko, la gérante d’un Izakaya : « Elle a passé un temps fou avec moi pour m’expliquer ce que j’allais manger, comment je devais le manger, avec quel saké je devais l’accompagner… Je n’avais rien demandé ! Elle ne parlait pas très bien anglais, mais en s’aidant de son téléphone et de Google, on arrivait à communiquer. Depuis, je fais systématiquement un détour par ce restaurant. » Les rencontres de Vincent sont parfois inattendues : « Dans le nord du Japon, j’ai séjourné dans un ryokan, une auberge traditionnelle japonaise, du genre vieille bâtisse en bois avec futon et tatami. Le propriétaire était issu d’une famille de samouraïs et savait parler français parce qu’il avait fait un travail universitaire sur Roland Barthes. Moi, j’avais lu quelques textes, La Mythologie, L’Empire des Signes, ce qui fait qu’il était aux anges ! Il m’a prêté des vélos, m’a présenté un ami à lui qui faisait du VTT dans la région et m’a amené dans les montagnes, pour me faire découvrir les onsens, les bains chauds traditionnels japonais. »

N’hésitez pas à passer faire un petit tour au CADR 67 pour en apprendre plus sur les anecdotes de Vincent. Pour l’heure, revenons à nos moutons – ou plutôt, nos vélos !

Des pratiques cyclables bien ancrées dans les mœurs japonaises

C’est en discutant avec des Japonais, en observant leurs habitudes et en lisant des articles sur internet que Vincent a étayé sa connaissance de la pratique du vélo au Japon. Il m’explique : « Au Japon, le vélo a fait son apparition dans les années 1920, presque 30 ans après son arrivée en Europe. Les Japonais s’en sont emparés tout de suite. L’utilisation du vélo a connu un regain d’intérêt entre 1975 et 1985, alors qu’à la même période, on ne faisait plus de vélo en Europe. » La popularité du vélo s’explique par l’extrême densité de population dans les grandes villes, nécessitant d’optimiser l’espace urbain. Le coût de la mobilité automobile est aussi dissuasif : « Le stationnement automobile est interdit sur la route et la location d’une place de parking coûte l’équivalent de 100 à 300 euros par mois. Si tu n’as pas de parking privé avec ton logement, cela représente une sacrée somme ! Les taxes automobiles sont aussi très chères. Les Japonais préfèrent avoir une voiture qui ne consomme pas trop et qui ne prend pas trop de place. On voit beaucoup de ces voitures très compactes, comme des petits cubes, avec des portes coulissantes et un moteur de 600 cm3. Elles sont moches, mais bien pratiques ! »

Comme l’explique Vincent, le vélo occupe une place à part entière au Japon : « Quand je me suis baladé dans les villes, j’ai croisé énormément de gens qui faisaient du vélo. Des personnes de tous âges : les écoliers, comme les personnes âgées. » En bon moniteur vélo-école qui se respecte, Vincent n’a pas pu s’empêcher de constater quelques défauts d’entretien : « Je ne sais pas pourquoi, mais les selles des vélos sont toujours trop basses et les pneus toujours sous-gonflés ! J’ai souvent trouvé que les vélos n’étaient pas très bien entretenus, mais cela correspond assez bien à la culture japonaise. C’est pareil avec les maisons. Ils laissent les choses se dégrader lentement et, à un moment donné, ils rasent tout et reconstruisent. Je pense que c’est lié aux phénomènes sismiques : les Japonais ne vont pas s’embêter à entretenir un immeuble qui a trente ou quarante ans alors que les normes ont déjà évoluées entre temps. Ils préfèrent raser le tout et reconstruire aux nouvelles normes. »

Vélos cargos et vélos vintages

Force est de constater que les vélos utilisés au Japon sont assez différents des vélos que l’on trouve en France. Les vélos hauts de gamme type Shimano se font plutôt rares. La mode en ce moment est au cadre de vélo de course, avec une selle et un guidon très hauts, et des roues d’un petit diamètre. Vincent évoque les superbes vélos pour transporter les enfants : « Ce sont des vélos assez bas, avec de petites roues et un cadre allongé. Il y a une espèce de siège enfant à l’avant, une sorte de coque rigide, et un autre à l’arrière. Il peut aussi y avoir des paniers supplémentaires sur le côté pour mettre les courses. Ce sont des vélos basiques, avec des freins ordinaires, mais équipés d’un petit moteur électrique. »

Vincent me montre également plusieurs vélos cargos, reconnaissables à la marque du petit chat jaune et noir, très populaires au Japon : « Il faut savoir que les Japonais ne voyagent jamais avec leurs valises. Ils les déposent chez ce type de transporteur et elles arrivent à destination soit avant eux, ou alors juste après. Le vélo-cargo est utilisé pour rallier le dernier kilomètre. »

Les vélos vintages sont aussi très prisés au Japon, comme en témoignent plusieurs revues que me montrent Vincent : « Ça, c’est mon spécialiste de Roland Barthes qui me les a offertes ! Il est fan de vélos vintages. Ce sont des revues dédiées qui montrent des répliquas de vélos, expliquent où trouver les pièces, où se procurer des accessoires Brooks, des vieux freins Mafac, ce genre de choses. Les pièces françaises sont très prisées ! Il y a un véritable marché d’occasion de luxe. J’irais chez Vélo Station ou Bretz’selle récupérer les vieux freins, je les polirais avec une machine et j’irais là-bas, je me ferais de l’argent ! »

Explorer le Japon à bicyclette

Même à l’autre bout du monde, Vincent trouve toujours le moyen de faire du vélo : « Il m’est arrivé d’en louer ou alors qu’on m’en prête. Quand j’étais dans l’Izakaya de Shoko, je lui ai demandé comment faire du vélo à Sendai. Il y avait un système de location de vélos, mais je ne savais pas trop comment l’utiliser. J’ai demandé à Shoko qu’elle m’explique et, là elle me dit, en désignant l’un des serveurs, “Mais lui, il a un vélo ! Il va te le prêter !”. Le pauvre, il n’a pas eu son mot à dire ! Finalement, on s’est bien débrouillé : je lui ramenais le vélo quand il en avait besoin et je le reprenais dans la journée à tel ou tel endroit. » Vincent ajoute : « Une autre fois, j’ai passé une semaine dans un onsen et ils m’ont prêté un vélo électrique pour que je puisse me déplacer dans la vallée. Je suis arrivé dans un bar-restaurant et j’ai demandé une bière, mais la patronne a refusé de me servir parce qu’elle m’avait vu arriver à vélo ! Et moi, je ne comprenais pas pourquoi… Au Japon, on ne rigole pas avec la conduite en état d’ivresse ! »

Vincent n’a pas encore eu l’occasion de faire du vélo à Tokyo mais des amis à lui sont des cyclistes réguliers : « Lors de mon dernier repas à Tokyo, toutes les personnes présentes utilisaient le vélo pour se rendre au travail. Une des filles s’est d’ailleurs bien faite chambrer parce qu’elle mettait une heure pour se rendre à son travail, alors qu’elle n’habitait pas si loin de là. En fait, elle faisait plein de détours pour éviter les voitures. »

Au niveau des infrastructures cyclables, Vincent raconte avoir croisé tous les cas de figure : « Il y a des endroits avec des pistes cyclables aménagées sur la route. Comme on roule à gauche au Japon, c’est parfois un peu déroutant ! Une fois, je me suis fait alpaguer par un policier alors que j’étais à vélo au niveau d’une carrefour que les piétons et les vélos ne peuvent traverser qu’en empruntant des passerelles aériennes, accessibles à partir de rampes ou d’ascenseurs. Je suis arrivé sur la route et je ne comprenais pas comment faire pour traverser. Je me suis retrouvé au milieu du carrefour et le policier qui se trouvait là m’a klaxonné. Je me suis confondu en excuses… Il ne m’a pas mis de prune, heureusement ! »

Vincent poursuit : « Il y a aussi beaucoup de trottoirs mixtes, avec un emplacement réservé aux vélos et un autre réservé aux piétons. Et là, les cyclistes ne sont pas contents quand on marche sur leur piste réservé, ils n’hésitent pas à klaxonner. »

Si Vincent trouve que les Japonais sont plutôt respectueux des vélos, il constatent que beaucoup de cyclistes n’hésitent pas à enfreindre les règles : « Quand il n’y a pas d’aménagement sur la route, les cyclistes n’hésitent pas à rouler sur les trottoirs, alors qu’en théorie c’est interdit. C’est plutôt étonnant parce que d’habitude les Japonais respectent les règles, mais là pour les vélos, les gens font un peu ce qu’ils veulent. C’est la même chose dans les galeries marchandes : ce sont des rues commerçantes ouvertes, très longues, où il est plus ou moins interdit de rouler à vélo, mais dans lesquelles les gens passent avec leur vélo en roulant doucement. Il y a une sorte de savoir-vivre, d’entente cordiale entre les piétons et les cyclistes. Le piéton ne va pas revendiquer sa place absolument, le cycliste non plus, ils se toisent un peu et puis ça passe. Ce n’est pas comme à Strasbourg… »

Le Japon, champion du parking-vélos

A l’instar de la voiture, le vélo n’a pas sa place sur l’espace public au Japon. Et gare à ceux qui tenteraient de transgresser les règles : « Comme les Japonais n’ont pas une retraite très élevée, de nombreux retraités continuent de travailler. Ils s’occupent de faire circuler les piétons quand il y a des travaux, font traverser les enfants et surveillent aussi le stationnement sur les trottoirs. Dès qu’il y a des vélos garés dans un endroit interdit, une armada de retraités arrive, prend des notes et met un papier sur le vélo indiquant que si son propriétaire ne l’a pas retiré d’ici une heure par exemple, eh bien le vélo sera enlevé. Et quand ils emmènent les vélos, ils ne font pas dans la dentelle ! »

Très tôt, dès les années 1975-1985, les Japonais ont commencé à construire des parkings à vélos. Vincent a été impressionné par leur nombre et leur diversité : « Il est possible de garer son vélo en surface dans des dispositifs dédiés : un petit anneau vient bloquer la roue du vélo – l’antivol est en quelque sorte intégré à l’infrastructure. Cela coûte autour de 100 yens la journée (soit l’équivalent de 80 centimes d’euros). Sur les avenues des grandes villes, on trouve aussi des sortes de bouches de métro qui mènent en fait à des parkings souterrains surveillés. Ce sont des parkings bien plus grands que celui qu’il y a sous la gare à Strasbourg : on fait tout un foin autour de nos 750 places, mais là-bas, c’est monstrueux ! Maintenant, il y a aussi des automates : tu paies, il y a comme une porte d’ascenseur qui s’ouvre, tu mets la roue avant de ton vélo sur une glissière, tu t’éloignes de la zone et puis, pouf, le vélo est embarqué ! Il descend dans une sorte de silo souterrain, dans un endroit auquel l’homme ne peut même pas accéder. Tu peux quasiment laisser ton sac-à-main dans le panier du vélo ! Je trouve ça très ludique ! »

  

Et qu’en est-il des vols de vélos au Japon ? « Il y a très souvent un vélo devant les maisons et il est à peine attaché. A Sendai, je logeais dans un Airbnb et le propriétaire avait un beau vélo de course en carbone qu’il laissait sur la coursive devant son appartement. Le vélo était attaché avec un antivol ridicule, le genre de truc que tu mets pour protéger ta selle ! » Vincent poursuit : « Maintenant, je sais qu’il y a plus de vols de vélos, à Tokyo notamment. A la télévision, j’ai vu une émission où les journalistes étaient au plus près de la police pour démanteler des réseaux. Ils étaient installés dans une camionnette avec des caméras, à observer un leurre qu’ils avaient placé pour attirer les voleurs de vélos. Et ils ont choppé le gars. En France, la police ne ferait jamais cela pour un vol de vélo ! Mais là-bas, la criminalité est tellement faible qu’ils peuvent se permettre de monter ce genre d’opérations pour coincer un voleur de vélos. »

– – – Un grand merci à Vincent de m’avoir fait partager sa passion pour le Japon et donné des envies de voyages !

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