Le Japon ? Takayalé en vélo !

Le Japon ? Takayalé en vélo !

C’est un peu par hasard, lors d’un passage au local du CADR 67, que j’apprends que Vincent, l’un de nos moniteurs vélo-école, s’apprête à partir un mois pour le Japon. Quelle n’est pas ma surprise de découvrir, qu’en plus d’être un incollable des charades à tiroirs, Vincent est un amoureux du pays du soleil levant, qu’il s’y rend régulièrement et en connaît un rayon sur les pratiques du vélo en territoire nippon. Ni une, ni deux, je saute sur l’occasion pour lui demander de mener une petite enquête de terrain.

L’équipe du CADR 67 est ainsi fière de vous présenter son troisième article de la série « Le vélo à travers le monde », qui n’aurait pas pu voir le jour sans la contribution de Vincent – qui a non seulement accepté de faire du zèle pendant ses vacances, mais aussi de rechercher des photos de vélos dans ses archives, ce qui n’était pas une mince affaire au vu du nombre de clichés ! Attention, cet article risque de vous donner des envies de vélo, de voyage mais aussi de gastronomie japonaise. Pour les bonnes adresses de sushis à Strasbourg, merci de contacter Vincent.

Révélation Japon

Mais d’où vient cette passion pour le Japon ? Contrairement aux jeunes générations qui découvrent la culture nippone par les mangas, la porte d’entrée pour Vincent a été le septième art. Adolescent, il raffole des films japonais de réalisateurs comme Kurosawa, Ozu ou encore Oshima. Il se souvient : « L’Asie est une contrée qui m’a toujours fasciné. Je rêvais de voyager mais je n’arrivais pas à franchir le cap… » C’est finalement en 2015 que Vincent se rend pour la première fois au pays du soleil levant : « Ma copine devait se rendre au Japon pour son travail et je me suis dit que c’était l’occasion ou jamais ! Ça a été une révélation. J’y suis retourné la même année et, depuis, j’en suis à mon septième voyage en trois ans. »

Si ses premiers séjours ont été l’occasion de faire les incontournables touristiques, les voyages de Vincent sont désormais rythmés par les balades, les rencontres et les découvertes gastronomiques. Loin d’être un stakhanoviste de la visite, Vincent laisse pas mal de place à l’improvisation : « Quand je vais là-bas, je prends mon Japan Rail Pass qui me permet de me déplacer en train dans tout le pays. Je me balade à pied ou à vélo et puis, en fonction de mon temps ou des rencontres, je fais telle ou telle chose. C’est vrai que parfois, je loupe des trucs qui sont dans les guides. Mais moi, je veux voir autre chose. »

Vincent me montre les photos des amis qu’il a rencontrés au Japon et avec lesquels il garde contact via les réseaux sociaux. Il m’explique que c’est très souvent dans les Izakaya qu’il a tissé des liens avec les locaux. Izaka-quoi ? Vincent s’empresse de tout m’expliquer « Les Izakaya sont des tavernes japonaises, un peu dans le genre bar à tapas. Il n’y a pas vraiment d’équivalent en France. C’est un endroit où les Japonais se rendent le midi pour manger rapidement ou encore le soir, après le travail, pour décompresser avec les collègues, prendre une bière ou manger du poisson grillé. » Il poursuit : « Les Japonais sont de nature curieuse et quand tu voyages seul, les gens vont vers toi. Ils sont toujours très intrigués de me voir dans ces endroits-là. Il faut dire que ce ne sont pas des endroits à touristes ! Parfois, quand tu ouvres la porte, tu te demandes ce que c’est… Il y a même des endroits où je me suis fait refuser ! »

Dans la ville de Sendai, par exemple, Vincent a sympathisé avec Shoko, la gérante d’un Izakaya : « Elle a passé un temps fou avec moi pour m’expliquer ce que j’allais manger, comment je devais le manger, avec quel saké je devais l’accompagner… Je n’avais rien demandé ! Elle ne parlait pas très bien anglais, mais en s’aidant de son téléphone et de Google, on arrivait à communiquer. Depuis, je fais systématiquement un détour par ce restaurant. » Les rencontres de Vincent sont parfois inattendues : « Dans le nord du Japon, j’ai séjourné dans un ryokan, une auberge traditionnelle japonaise, du genre vieille bâtisse en bois avec futon et tatami. Le propriétaire était issu d’une famille de samouraïs et savait parler français parce qu’il avait fait un travail universitaire sur Roland Barthes. Moi, j’avais lu quelques textes, La Mythologie, L’Empire des Signes, ce qui fait qu’il était aux anges ! Il m’a prêté des vélos, m’a présenté un ami à lui qui faisait du VTT dans la région et m’a amené dans les montagnes, pour me faire découvrir les onsens, les bains chauds traditionnels japonais. »

N’hésitez pas à passer faire un petit tour au CADR 67 pour en apprendre plus sur les anecdotes de Vincent. Pour l’heure, revenons à nos moutons – ou plutôt, nos vélos !

Des pratiques cyclables bien ancrées dans les mœurs japonaises

C’est en discutant avec des Japonais, en observant leurs habitudes et en lisant des articles sur internet que Vincent a étayé sa connaissance de la pratique du vélo au Japon. Il m’explique : « Au Japon, le vélo a fait son apparition dans les années 1920, presque 30 ans après son arrivée en Europe. Les Japonais s’en sont emparés tout de suite. L’utilisation du vélo a connu un regain d’intérêt entre 1975 et 1985, alors qu’à la même période, on ne faisait plus de vélo en Europe. » La popularité du vélo s’explique par l’extrême densité de population dans les grandes villes, nécessitant d’optimiser l’espace urbain. Le coût de la mobilité automobile est aussi dissuasif : « Le stationnement automobile est interdit sur la route et la location d’une place de parking coûte l’équivalent de 100 à 300 euros par mois. Si tu n’as pas de parking privé avec ton logement, cela représente une sacrée somme ! Les taxes automobiles sont aussi très chères. Les Japonais préfèrent avoir une voiture qui ne consomme pas trop et qui ne prend pas trop de place. On voit beaucoup de ces voitures très compactes, comme des petits cubes, avec des portes coulissantes et un moteur de 600 cm3. Elles sont moches, mais bien pratiques ! »

Comme l’explique Vincent, le vélo occupe une place à part entière au Japon : « Quand je me suis baladé dans les villes, j’ai croisé énormément de gens qui faisaient du vélo. Des personnes de tous âges : les écoliers, comme les personnes âgées. » En bon moniteur vélo-école qui se respecte, Vincent n’a pas pu s’empêcher de constater quelques défauts d’entretien : « Je ne sais pas pourquoi, mais les selles des vélos sont toujours trop basses et les pneus toujours sous-gonflés ! J’ai souvent trouvé que les vélos n’étaient pas très bien entretenus, mais cela correspond assez bien à la culture japonaise. C’est pareil avec les maisons. Ils laissent les choses se dégrader lentement et, à un moment donné, ils rasent tout et reconstruisent. Je pense que c’est lié aux phénomènes sismiques : les Japonais ne vont pas s’embêter à entretenir un immeuble qui a trente ou quarante ans alors que les normes ont déjà évoluées entre temps. Ils préfèrent raser le tout et reconstruire aux nouvelles normes. »

Vélos cargos et vélos vintages

Force est de constater que les vélos utilisés au Japon sont assez différents des vélos que l’on trouve en France. Les vélos hauts de gamme type Shimano se font plutôt rares. La mode en ce moment est au cadre de vélo de course, avec une selle et un guidon très hauts, et des roues d’un petit diamètre. Vincent évoque les superbes vélos pour transporter les enfants : « Ce sont des vélos assez bas, avec de petites roues et un cadre allongé. Il y a une espèce de siège enfant à l’avant, une sorte de coque rigide, et un autre à l’arrière. Il peut aussi y avoir des paniers supplémentaires sur le côté pour mettre les courses. Ce sont des vélos basiques, avec des freins ordinaires, mais équipés d’un petit moteur électrique. »

Vincent me montre également plusieurs vélos cargos, reconnaissables à la marque du petit chat jaune et noir, très populaires au Japon : « Il faut savoir que les Japonais ne voyagent jamais avec leurs valises. Ils les déposent chez ce type de transporteur et elles arrivent à destination soit avant eux, ou alors juste après. Le vélo-cargo est utilisé pour rallier le dernier kilomètre. »

Les vélos vintages sont aussi très prisés au Japon, comme en témoignent plusieurs revues que me montrent Vincent : « Ça, c’est mon spécialiste de Roland Barthes qui me les a offertes ! Il est fan de vélos vintages. Ce sont des revues dédiées qui montrent des répliquas de vélos, expliquent où trouver les pièces, où se procurer des accessoires Brooks, des vieux freins Mafac, ce genre de choses. Les pièces françaises sont très prisées ! Il y a un véritable marché d’occasion de luxe. J’irais chez Vélo Station ou Bretz’selle récupérer les vieux freins, je les polirais avec une machine et j’irais là-bas, je me ferais de l’argent ! »

Explorer le Japon à bicyclette

Même à l’autre bout du monde, Vincent trouve toujours le moyen de faire du vélo : « Il m’est arrivé d’en louer ou alors qu’on m’en prête. Quand j’étais dans l’Izakaya de Shoko, je lui ai demandé comment faire du vélo à Sendai. Il y avait un système de location de vélos, mais je ne savais pas trop comment l’utiliser. J’ai demandé à Shoko qu’elle m’explique et, là elle me dit, en désignant l’un des serveurs, “Mais lui, il a un vélo ! Il va te le prêter !”. Le pauvre, il n’a pas eu son mot à dire ! Finalement, on s’est bien débrouillé : je lui ramenais le vélo quand il en avait besoin et je le reprenais dans la journée à tel ou tel endroit. » Vincent ajoute : « Une autre fois, j’ai passé une semaine dans un onsen et ils m’ont prêté un vélo électrique pour que je puisse me déplacer dans la vallée. Je suis arrivé dans un bar-restaurant et j’ai demandé une bière, mais la patronne a refusé de me servir parce qu’elle m’avait vu arriver à vélo ! Et moi, je ne comprenais pas pourquoi… Au Japon, on ne rigole pas avec la conduite en état d’ivresse ! »

Vincent n’a pas encore eu l’occasion de faire du vélo à Tokyo mais des amis à lui sont des cyclistes réguliers : « Lors de mon dernier repas à Tokyo, toutes les personnes présentes utilisaient le vélo pour se rendre au travail. Une des filles s’est d’ailleurs bien faite chambrer parce qu’elle mettait une heure pour se rendre à son travail, alors qu’elle n’habitait pas si loin de là. En fait, elle faisait plein de détours pour éviter les voitures. »

Au niveau des infrastructures cyclables, Vincent raconte avoir croisé tous les cas de figure : « Il y a des endroits avec des pistes cyclables aménagées sur la route. Comme on roule à gauche au Japon, c’est parfois un peu déroutant ! Une fois, je me suis fait alpaguer par un policier alors que j’étais à vélo au niveau d’une carrefour que les piétons et les vélos ne peuvent traverser qu’en empruntant des passerelles aériennes, accessibles à partir de rampes ou d’ascenseurs. Je suis arrivé sur la route et je ne comprenais pas comment faire pour traverser. Je me suis retrouvé au milieu du carrefour et le policier qui se trouvait là m’a klaxonné. Je me suis confondu en excuses… Il ne m’a pas mis de prune, heureusement ! »

Vincent poursuit : « Il y a aussi beaucoup de trottoirs mixtes, avec un emplacement réservé aux vélos et un autre réservé aux piétons. Et là, les cyclistes ne sont pas contents quand on marche sur leur piste réservé, ils n’hésitent pas à klaxonner. »

Si Vincent trouve que les Japonais sont plutôt respectueux des vélos, il constatent que beaucoup de cyclistes n’hésitent pas à enfreindre les règles : « Quand il n’y a pas d’aménagement sur la route, les cyclistes n’hésitent pas à rouler sur les trottoirs, alors qu’en théorie c’est interdit. C’est plutôt étonnant parce que d’habitude les Japonais respectent les règles, mais là pour les vélos, les gens font un peu ce qu’ils veulent. C’est la même chose dans les galeries marchandes : ce sont des rues commerçantes ouvertes, très longues, où il est plus ou moins interdit de rouler à vélo, mais dans lesquelles les gens passent avec leur vélo en roulant doucement. Il y a une sorte de savoir-vivre, d’entente cordiale entre les piétons et les cyclistes. Le piéton ne va pas revendiquer sa place absolument, le cycliste non plus, ils se toisent un peu et puis ça passe. Ce n’est pas comme à Strasbourg… »

Le Japon, champion du parking-vélos

A l’instar de la voiture, le vélo n’a pas sa place sur l’espace public au Japon. Et gare à ceux qui tenteraient de transgresser les règles : « Comme les Japonais n’ont pas une retraite très élevée, de nombreux retraités continuent de travailler. Ils s’occupent de faire circuler les piétons quand il y a des travaux, font traverser les enfants et surveillent aussi le stationnement sur les trottoirs. Dès qu’il y a des vélos garés dans un endroit interdit, une armada de retraités arrive, prend des notes et met un papier sur le vélo indiquant que si son propriétaire ne l’a pas retiré d’ici une heure par exemple, eh bien le vélo sera enlevé. Et quand ils emmènent les vélos, ils ne font pas dans la dentelle ! »

Très tôt, dès les années 1975-1985, les Japonais ont commencé à construire des parkings à vélos. Vincent a été impressionné par leur nombre et leur diversité : « Il est possible de garer son vélo en surface dans des dispositifs dédiés : un petit anneau vient bloquer la roue du vélo – l’antivol est en quelque sorte intégré à l’infrastructure. Cela coûte autour de 100 yens la journée (soit l’équivalent de 80 centimes d’euros). Sur les avenues des grandes villes, on trouve aussi des sortes de bouches de métro qui mènent en fait à des parkings souterrains surveillés. Ce sont des parkings bien plus grands que celui qu’il y a sous la gare à Strasbourg : on fait tout un foin autour de nos 750 places, mais là-bas, c’est monstrueux ! Maintenant, il y a aussi des automates : tu paies, il y a comme une porte d’ascenseur qui s’ouvre, tu mets la roue avant de ton vélo sur une glissière, tu t’éloignes de la zone et puis, pouf, le vélo est embarqué ! Il descend dans une sorte de silo souterrain, dans un endroit auquel l’homme ne peut même pas accéder. Tu peux quasiment laisser ton sac-à-main dans le panier du vélo ! Je trouve ça très ludique ! »

 

Et qu’en est-il des vols de vélos au Japon ? « Il y a très souvent un vélo devant les maisons et il est à peine attaché. A Sendai, je logeais dans un Airbnb et le propriétaire avait un beau vélo de course en carbone qu’il laissait sur la coursive devant son appartement. Le vélo était attaché avec un antivol ridicule, le genre de truc que tu mets pour protéger ta selle ! » Vincent poursuit : « Maintenant, je sais qu’il y a plus de vols de vélos, à Tokyo notamment. A la télévision, j’ai vu une émission où les journalistes étaient au plus près de la police pour démanteler des réseaux. Ils étaient installés dans une camionnette avec des caméras, à observer un leurre qu’ils avaient placé pour attirer les voleurs de vélos. Et ils ont choppé le gars. En France, la police ne ferait jamais cela pour un vol de vélo ! Mais là-bas, la criminalité est tellement faible qu’ils peuvent se permettre de monter ce genre d’opérations pour coincer un voleur de vélos. »

– – – Un grand merci à Vincent de m’avoir fait partager sa passion pour le Japon et donné des envies de voyages !

Pour en savoir plus :

Pura vida en bicicleta !

Pura vida en bicicleta !

Avec le froid glacial de ces dernières semaines, l’équipe du CADR 67 a décidé de mettre le cap au sud, direction l’Amérique Centrale. Nous débarquons dans un petit pays, dont la superficie est équivalente à celle de la région Grand Est. Mais ne vous y trompez pas : ses habitants, surnommés les Ticos, pourraient bien vous surprendre.

On vous donne quelques indices : le pays a fait le choix de la démilitarisation totale depuis 1949, il produit la quasi-totalité de son électricité à partir des énergies renouvelables et il a été sacré « pays le plus heureux du monde » par l’Happy Planet Index. Vous avez trouvé ? Bienvenue au Costa Rica ! Nous retrouvons Roberto, grand sportif amoureux de la petite reine, pour une interview haute en couleurs et qui sent bon le café…

Café, sport, plage : le secret du bonheur ?

Comme tout bon Costaricain qui se respecte, Roberto est un fan inconditionnel de café. NDLR : Moi qui suis plutôt thé/tisane, je dois avouer que le café du Costa Rica vaut le détour – j’en toucherai d’ailleurs quelques mots à Fabien, histoire de renouveler les réserves du CADR 67…

Roberto est aussi un grand sportif. Le sport, c’est un truc de famille : sa mère a fait partie de l’équipe nationale costaricaine de basket-ball féminin et continue d’entraîner des équipes, à près de soixante-cinq ans. Roberto, lui, pratique le triathlon depuis plus de vingt ans. Cette pratique sportive à haut niveau lui a donné l’occasion de voyager à travers le monde pour participer à diverses compétitions, en parallèle de son cursus scolaire.

A l’issue d’une licence en génie civil à l’Universidad de Costa Rica, Roberto a travaillé quelques années dans le domaine de la construction. Il m’expliquera un jour que les conditions de travail n’étaient pas optimales : « J’ai commencé à travailler en 2008, au moment de l’effondrement du marché immobilier aux États-Unis. Ce n’était pas une période facile pour le BTP. Et puis, je n’aimais pas ce que je faisais : je voulais quelque chose de différent. »

Roberto décroche alors un poste de business researcher dans un cabinet de conseil. Son métier ? Mener des études de marché, dans le domaine des transports et des infrastructures, en lien avec les équipes de consultants. Comme il le dit lui-même : « Contribuer à l’amélioration des transports et des déplacements, voilà ce dont je rêve depuis toujours ! » Roberto fait un petit détour par Munich, en Allemagne, où il décroche un master de spécialisation dans les systèmes de transport, avant de rentrer au Costa Rica où il exerce désormais comme senior business researcher.

Le vélo : de la pratique sportive aux déplacements du quotidien

En un mot : Roberto aime le vélo. Il est d’ailleurs un fan inconditionnel du Tour de France, qu’il a suivi avec beaucoup d’assiduité, lorsqu’il était au lycée et à l’université. Roberto s’explique : « J’aime la compétition bien sûr, mais avec le Tour de France, c’est surtout l’esprit d’équipe que je trouve remarquable. On ne dirait pas comme ça, mais il y a toute une stratégie qui se met en place au sein de l’équipe des coureurs. Par exemple, les cyclistes se mettent en formation pour bloquer le vent et permettre aux autres d’avancer. A la fin, il n’y a qu’un gagnant, mais le champion n’atteindrait jamais les marches du podium sans le soutien de ses coéquipiers. »

Roberto a appris à faire du vélo quand il avait sept ans, avec son père, devant la maison familiale. Il ajoute avec un sourire : « Je m’en souviens comme si c’était hier ! » Petit, il utilise souvent le vélo pour se déplacer dans son quartier, mais ne s’aventure pas sur le chemin de l’école. Il explique : « Personne ne se rendait à l’école à vélo. Il n’y avait même pas de place pour garer les vélos à l’école… Soit les parents amenaient leurs enfants en voiture, soit les enfants venaient en mini-bus. »

Maintenant qu’il travaille à la capitale, San José, Roberto pratique le vélo de manière quasi quotidienne : le week-end, pour faire du sport, mais aussi en semaine pour se rendre au travail. Il raconte : « Je prends le vélo environ deux fois par semaine pour aller travailler. Le trajet de chez moi au bureau fait 5,5 km. Parfois, je préfère utiliser la voiture : s’il pleut fort ou si j’ai des choses lourdes à transporter. Après 8h du matin, il devient difficile de venir au travail à vélo. Il commence à faire très chaud et, comme j’ai une côte importante à gravir, ce n’est vraiment pas pratique ! » Il ajoute : « Je suis sur le point d’acheter un vélo électrique, un bon moyen de franchir les côtes sans trop se fatiguer. Je suis persuadé que ce serait une excellente solution pour beaucoup de personnes ! Le problème, c’est que l’achat d’un vélo électrique coûte cher – un peu moins de 1.000 dollars – et que beaucoup de Costaricains ne peuvent pas se le permettre… ».

Qu’en est-il des proches de Roberto ? « Mes amis sportifs font pas mal de vélo, mais très peu de mes collègues l’utilisent pour se rendre au travail. Actuellement, sur les 800 personnes de mon entreprise, je n’en ai vu que 3 ou 4 venir au travail à vélo. La grande majorité vient en voiture ou utilise le bus d’entreprise. » Roberto explique les freins à la pratique du vélo : « Il y a bien sûr le climat chaud (autour de 28-29 degrés en milieu de journée) et la topographie vallonnée du Costa Rica, mais ce ne sont pas les raisons principales. Le plus problématique, c’est la vétusté des infrastructures et le trafic automobile dense qui rendent la circulation à vélo dangereuse. »

Preuve à l’appui, Roberto m’envoie un petit film de son trajet à vélo de chez lui au bureau :

 

Une anecdote sur le vélo ? « Une fois, j’étais au Costa Rica en train de descendre une colline à vélo, lorsqu’un camion a failli me renverser. J’ai bien cru que j’allais y passer. J’ai vu ma vie défiler devant mes yeux pendant une fraction de seconde. » Après un petit moment de pause, Roberto ajoute : « En y repensant, j’ai aussi failli mourir au volant de ma voiture… La sécurité routière au Costa Rica est vraiment problématique ! »

Presas, presas, presas

La question des transports et des déplacements est au cœur des débats publics au Costa Rica. Le pays doit faire face à des embouteillages monstres, que les Costaricains appellent « presas » (qui signifie « proies », en référence aux automobilistes captifs des embouteillages) . Ces interminables files de véhicules représentent une perte de temps considérable pour les conducteurs mais aussi un poids économique pour le pays : en 2009, le coût généré par les embouteillages était estimé à près de 3% du PIB costaricain ! La faute à l’explosion de la taille du parc automobile, la centralisation du travail et des services dans la capitale, un réseau d’infrastructure vétuste et inadapté, sans compter la déficience des transports publics.

Roberto s’exprime à ce sujet : « Le point positif, c’est qu’il est possible de se rendre quasiment partout dans le pays avec le réseau de bus. Les tarifs sont raisonnables, mais ce n’est pas non plus bon marché. Comme le gouvernement ne donne pas de subventions, le financement du réseau repose entièrement sur les revenus générés par la vente des tickets. » Il poursuit : « Le problème, c’est qu’il n’y a pas de véritable coordination entre les différentes lignes de bus, chacune étant opérée par une compagnie de transport différente ! Le réseau de bus reste très rudimentaire : il n’y a pas de site internet où trouver l’information, pas de fiches horaires et les clients sont obligés de payer en liquide… »

Et le vélo dans tout cela ? « Pour qu’il y ait plus de personnes qui se mettent au vélo, la première chose à faire, c’est d’assurer la sécurité des cyclistes. Actuellement, il n’y a quasiment pas d’infrastructures cyclables. La première piste cyclable digne de ce nom a été récemment inaugurée dans la capitale (environ 6 km) et une nouvelle piste devrait bientôt la traverser d’ouest en l’est (sur 13 km). » Il ajoute : « Depuis quatre ans maintenant, les choses commencent à bouger. Les médias se mobilisent et des groupes de pression commencent à faire entendre leurs voix. Les Costaricains commencent à être plus instruits et à parler de transport public. »

Roberto m’explique avoir contribué aux actions de l’association non gouvernementale ACONVIVR : un groupement d’athlètes qui militent contre la violence routière et le manque de respect des usagers de la route. L’association a mis en place plusieurs campagnes pour sensibiliser le grand public au problème de la sécurité routière, promouvoir l’utilisation du vélo et autres moyens de transport non motorisés, mais également demander l’achèvement de routes, partiellement construites, afin que celles-ci soient plus sûres et plus accessibles. Suite à la loi décrétant le port obligatoire du casque pour les cyclistes, ACONVIVIR a lancé la campagne Casco para el prójimo (« Un casque pour le voisin ») dans le but de collecter des casques de vélos pour les personnes qui n’auraient pas les moyens d’en acheter, notamment les élèves des écoles rurales.

Conscient des difficultés à faire bouger les choses au niveau gouvernemental, Roberto est rentré de Munich avec de belles idées plein la tête. L’une d’entre elles est le concept du « Corporate Mobility Management » – qui pourrait être traduit en français par « la gestion de la mobilité d’entreprise ». Puisque le trafic automobile est en grande partie dû aux personnes qui se rendent au travail, autant prendre le problème à bras le corps en mobilisant les entreprises. Encourager l’autopartage entre les employés, mettre en place un bus d’entreprise, faciliter le travail à la maison, installer des douches pour les employés se rendant au travail à vélo, participer au financement de l’achat d’un vélo électrique : voilà autant d’initiatives que les entreprises costaricaines pourraient mettre en place pour améliorer la mobilité de leurs collaborateurs et lutter contre le fléau des « presas ».

Dans un pays aussi porté sur l’environnement et les énergies propres que le Costa Rica, il serait grand temps de repenser les pratiques de mobilité pour des déplacements plus durables et tout simplement plus vivables ! Au CADR 67, on a une suggestion : et si la devise du pays « Pura vida » (« la vie pure ») devenait « Pura vida en bicicleta » (« la vie pure à vélo ») ?

—- Muchas Gracias Roberto for answering my questions and correcting my Spanish !

 Pour en savoir plus :

Biking USA

Biking USA

Et si le CADR 67 décidait… de sortir du cadre justement ? Si l’herbe est toujours plus verte ailleurs, qu’en est-il de la pratique de la petite reine de l’autre côté de nos frontières ? Je vous propose de quitter notre douce France, le temps de quelques articles, pour partir à la rencontre de cyclistes, aux quatre coins du monde, qui ont accepté de nous faire partager un petit bout de leur histoire et quelques bonnes pratiques (ou non !) à ramener dans nos valises.

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Notre tour du monde du vélo débute par une destination qui est loin d’être le paradis rêvé des cyclistes. Là-bas, on est plutôt du genre 4×4, Monster Truck, grosses cylindrées… mais aussi vélos partagés ! Sortez votre Stetson et vos lunettes de soleil, nous partons pour San Diego, en Californie, à deux pas de la frontière mexicaine.

16h heure française – 8h du matin heure de San Diego : autant vous dire que Greg est un peu ronchon lorsque je l’appelle ce dimanche… Heureusement, il retrouve vite sa bonne humeur et son mordant habituels, tout fier d’être interviewé sur un « french website » pour parler vélo et mobilité.

Repenser l’espace du quotidien

Greg est originaire d’Atlanta en Géorgie. Lorsqu’il intègre l’University of Georgia, à une trentaine de kilomètres de sa ville natale, il choisit la filière architecture du paysage. Greg m’avouera un jour, pas très fier, qu’il envisageait à l’époque de devenir concepteur de terrains de golf. « Ce que je pouvais être à côté de la plaque… », me dira-t-il.

Pendant ses études, Greg découvre l’architecture, l’urbanisme et l’aménagement du territoire. Il mesure alors avec effarement les conséquences désastreuses de l’étalement urbain et du tout-voiture. Penser l’espace, voilà ce dont Greg a envie. Mais certainement pas celui des terrains de golf : l’espace du quotidien, où la voiture semble avoir pris toute la place, au détriment des habitants…

A l’issue de son Bachelor, Greg travaille pendant plusieurs mois à Pékin dans un cabinet d’architecture et d’urbanisme, avant de rentrer à Atlanta où il décroche un poste d’ingénieur projet. Mais Greg sent bien qu’un aménagement cohérent du territoire nécessite une réflexion sur la mobilité. Il décide alors de reprendre ses études et intègre un Master sur les systèmes de transport, à Munich en Allemagne. Son diplôme en poche, Greg retourne aux États-Unis, où il travaille depuis maintenant un an et demi comme consultant en mobilité.

Un Américain à vélo

Greg devait avoir six ou sept ans lorsqu’il a appris à faire du vélo avec ses parents. Il se rappelle de la route sablée sur laquelle il a commencé à pédaler, à deux pas de sa maison de vacances en Floride, où sa famille se rendait tous les étés. Selon lui : « C’était plus facile d’apprendre ici qu’à la maison : les routes de Floride sont plus plates qu’en Géorgie. » Durant son enfance, Greg fait du vélo régulièrement, mais les balades se limitent aux environs de son quartier.

Lorsqu’il devient étudiant, Greg utilise très souvent le vélo pour se déplacer sur le campus de l’University of Georgia. Il s’agit d’une zone urbaine dense et compacte, où il est commode de circuler à vélo. Pour autant, les cyclistes se font plutôt rares et la quasi-totalité des étudiants possède une voiture. « Comment emmener une fille en sortie si tu n’as pas de 4×4 ? » – ironise Greg avec malice.

Ce dernier garde un souvenir mémorable de ses années d’études à Munich, où il s’est mis à pratiquer le vélo de manière quotidienne. Il se souvient notamment d’une expédition vélo avec un ami allemand, au cours de laquelle ils sont allés de Munich à Venise, en passant par les montagnes suisses – en une semaine. Autant vous dire que les deux compères sont plutôt du genre sportif.

Depuis qu’il travaille à San Diego, Greg a réussi l’exploit de ne pas posséder de voiture. Il se déplace principalement à pied, à vélo ou en Uber – « très bon marché en Californie », selon ses dires. Il faut toutefois préciser que Greg habite tout près de son travail, sans quoi, il avoue que vivre sans voiture relèverait du parcours du combattant. Il explique : « Tous les matins, j’ai une vue imprenable sur l’océan pacifique en passant par le pont de First Street. C’est mon petit bonheur quotidien. »

Comme Greg ne se rend pas au travail en voiture, il bénéficie d’une indemnité financière de la part de son entreprise : le parking cash-out. Il s’agit d’une mesure peu connue en France, mais qui commence à faire son chemin dans les pays anglo-saxons. Depuis 1992, l’état de Californie a instauré le Parking Cash-Out Program : les entreprises de plus de 50 salariés qui subventionnent des places de parking pour leurs employés sont tenues de verser une compensation financière à ceux qui se rendent au travail par un autre mode de transport que la voiture. Voilà une mesure pleine de sens pour les employés comme pour les employeurs, aussi bien d’un point de vue écologique que financier – quand on sait le coût que représente la location des places de parking dans le budget des entreprises.

Plusieurs collègues de Greg se rendent également au travail à pied ou à vélo, mais la grande majorité utilise la voiture. A San Diego, comme dans la plupart des villes américaines, la pratique du vélo est encore timide.

Biking USA ?

Greg est nostalgique de ses années passées à Munich, la capitale allemande du vélo. Il se montre  critique vis-à-vis des systèmes de transport aux États-Unis, à commencer par l’absence d’infrastructures pour les piétons et les cyclistes : « Bien souvent, il n’y a pas de piste cyclable ou alors celle-ci se trouve juste à côté d’une autoroute ! Il n’y a rien de plus stressant pour les cyclistes…  San Diego dispose d’un réseau de pistes cyclables plutôt honorable, mais elles sont souvent déconnectées les unes des autres. » Greg ajoute : « Un autre problème, c’est que les automobilistes n’ont pas l’habitude de partager la route avec des vélos : il y a donc beaucoup d’accidents. Il y aurait de vrais progrès à faire en terme de prévention routière. »

Une des clefs du problème, c’est que le vélo n’est pas considéré comme un moyen de transport à part entière. Selon Greg, la pratique du vélo est surtout cantonnée au sport et aux loisirs : « A San Diego, par exemple, beaucoup de gens font du vélo le long de la côte pacifique le week-end. Par contre, peu de personnes utilisent le vélo pour se rendre au travail… »

Greg déplore également le cruel manque de liaisons de transport public entre les différents États : « Les gens n’ont pas vraiment le choix, c’est soit la voiture, soit l’avion. Et ce n’est pas comme en Europe, où vous pouvez vous rendre de Berlin à Madrid à bon prix avec une compagnie low-cost. Aux États-Unis, les vols entre États sont hors de prix. » Pourtant, Greg tient à souligner l’efficacité des liaisons ferroviaires dans le sud de la Californie : « Rien ne vaut un trajet en train de San Diego à Los Angeles, en longeant la côte pacifique. »

Greg pense que les mentalités américaines commencent à évoluer – mais lentement. Au niveau du gouvernement, il faut avouer que ce n’est pas très brillant… Trump a annoncé en juin 2017 que les États-Unis se retiraient de l’accord de Paris sur le climat et il devrait bientôt dévoiler son grand projet de loi sur les infrastructures. La presse américaine fustige d’ores et déjà ce projet pharaonique : sa faisabilité financière, d’une part, mais aussi ses impacts désastreux pour l’environnement. « Des routes, des routes, des routes ! – s’indigne Greg – voilà la seule réponse que le gouvernement envisage pour résoudre les problèmes de mobilité aux États-Unis. C’est une vision simpliste et dangereuse… »

Alors bien sûr, les associations se mobilisent à l’échelle nationale, à l’instar de The League of American Bicylists, mais elles font difficilement le poids face aux géants de l’industrie automobile américaine. Par ailleurs, coordonner des actions en faveur du vélo à l’échelle nationale est un véritable casse-tête aux États-Unis : non seulement d’un point de vue géographique – n’oublions pas que l’État du Texas, à lui seul, fait déjà la superficie de la France – mais aussi législatif, chaque État ayant sa propre réglementation cyclable.

Certains États commencent néanmoins à comprendre que construire plus de routes n’est pas la solution. Comme l’explique Greg, la Californie a récemment adopté la Senate bill 743 : les projets de transport ne seront désormais plus évalués en fonction de leur Level of Service (comprenez la capacité des infrastructures à accueillir plus de voitures) mais du Vehicle miles travel, c’est-à-dire le nombre de miles parcourus par les véhicules, qui doit être aussi limité que possible.

C’est finalement au niveau des villes que l’on constate les changements les plus notables, comme en témoigne le récent succès des systèmes de vélos partagés – avec New York, Chicago et Washington en tête de peloton. Qu’en est-il de San Diego ? Greg se montre sceptique : « C’est vrai que la ville dispose d’un système de vélos partagés. Je l’ai utilisé à plusieurs reprises, mais le système n’est pas encore optimal. Il y a eu pas mal de problèmes de cartes magnétiques qui ne fonctionnent pas et de vélos que les gens n’arrivent pas à débloquer des stations. » La presse locale confirme les impressions négatives de Greg : le service de vélos partagés ne suscite pas l’engouement chez les habitants de San Diego. La faute à qui ? Au manque d’infrastructures cyclables, à la topographie montagneuse de la ville ou encore au mauvais design du système qui concentre les stations le long des docks, en centre-ville, au détriment des banlieues. Qui sait… Côté vélo, San Diego a encore du chemin à parcourir. Cependant, la ville a récemment adopté son plan de déplacement qui inclut la construction de près de 15 km de pistes cyclables protégées dans le centre-ville. Un petit pas pour San Diego et un petit pas pour le vélo !

Sans aborder l’épineuse question de la mobilité dans les zones rurales, les États-Unis auraient tout intérêt à promouvoir la marche à pied et le vélo dans les villes. Question d’embouteillages, d’environnement, mais aussi de santé publique – dans un pays où le taux d’obésité est de loin le plus élevé au monde, ainsi que le diabète, les maladies cardio-vasculaires et d’autres affections liées au surpoids. Pour cela, il est nécessaire de repenser l’environnement urbain – l’emplacement des rues, des bâtiments etc. – car les Américains ne se mettront pas au vélo s’ils n’ont pas de commerce de qualité à proximité ou s’ils ne peuvent pas circuler en toute sécurité.

Une question d’espace, encore et toujours.

—– Thanks Greg for sharing your bicyclist’s experience with me !

[hr]

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